ARTE : Vous êtes dans le métier depuis longtemps, alors quelle est la situation La Presse en Tunisie, aujourd’hui, plus de 5 mois après le changement de régime?
Lassaad Ben Ahmed, rédacteur en chef, La presse de Tunisie: « La presse en Tunisie a certainement changé depuis le 14 janvier mais elle n’a pas encore trouvé son nouvel équilibre. Il y a beaucoup plus de libertés, ça c’est certain. On le voit, on l’entend, on peut le lire dans les journaux mais on a encore beaucoup de reproches et on a encore beaucoup de chemin à faire au niveau de notre métier de journaliste. Il y a aussi cette question de confiance qui n’est pas encore rétablie mais qui ne dépend pas uniquement des journalistes et des médias, elle dépend aussi du système politique en place ».
ARTE: Que voulez vous dire par « beaucoup de chemin à faire »?
Lassaad Ben Ahmed: « Avant le 14 janvier, on était une presse qui disait plutôt « tout va bien », une presse de propagande et pour arriver à changer les réflexes, pour exercer cette liberté qu’on vient d’acquérir en toute responsabilité, nous n’avons pas encore trouvé le juste équilibre. Il y a encore des infractions, même au niveau du code de la presse. On s’attaque à des gens sans preuves, parfois on diffuse de fausses informations juste basées sur des rumeurs. Les journalistes ne sont pas encore habitués à exercer les métiers de la presse de manière libre et responsable. Nous avons donc besoin de pas mal de formations et je pense, qu’à l’image de tout le pays qui lui aussi cherche son équilibre aussi bien politique qu’économique, les médias n’échappent pas à cette logique. C’est une période transitoire ça va de soi et je pense qu’on y arrivera. »
ARTE: De façon concrète, comment ça c’est passé pour le grand quotidien national La Presse, quand vous et les journalistes êtes arrivés le matin au travail et que Ben Ali n’était plus là ? Quelle était l’ambiance? Qu’est ce qui a changé au niveau déontologique ?
Lassaad Ben Ahmed: « Là je peux vous dire qu’au niveau du journal La Presse lui même, on sent déjà le changement entre le journal paru le 14 janvier et le journal paru le 15 janvier. Le 14 janvier, c’était un journal qui essayait de défendre le discours du président déchu du 13 et c’était vraiment un journal de propagande pour Ben Ali. Le lendemain, c’est une nouvelle équipe qui a pris les commandes, on a exclu les propagandistes de Ben Ali. Et à partir de ce moment là, les journalistes ont faire un effort pour proposer un travail purement journalistique sans contraintes, sans instructions venues du gouvernement. Et petit à petit, on a essayé de changer la maquette, de changer le contenu, d’essayer de refléter ce que sont les citoyens. Mais nous n’avons pas encore atteint le niveau que l’on veut atteindre nous mêmes journalistes, un niveau de confiance et d’interaction entre un média et ses lecteurs ».
ARTE: Est-ce que c’est pas difficile justement quand on a été, pendant des années soumis à la censure, avec des ordres venant d’en haut, de se retrouver du jour au lendemain avec autant de libertés?
Lassaad Ben Ahmed: « Là, il y a un détail qu’il faudra peut être mettre en relief : auparavant, c’est vrai notre journal offrait une image pro-gouvernementale. Mais en réalité, en interne, il y avait pas mal de personnes qui étaient indépendantes, qui ont résisté à Ben Ali et à son appareil. Il y a de nombreux journalistes qui défendent leur indépendance et qui essaient de faire leur travail avec professionnalisme. Malheureusement, avant la chute de Ben Ali, ces journalistes là n’était pas très épanouis, ils n’étaient pas très visibles, ils se cachaient derrière l’image qu’on essayait de véhiculer à travers le quotidien La Presse. Il y avait des journalistes qui étaient pour Ben Ali, qui étaient engagés à ses côtés et après le 14 janvier, ces derniers ont été exclus. Bon, c’est vrai, leurs salaires continuent d’être versés mais ils ne sont plus là ! Et il y a aussi des journalistes qui étaient à l’abri auparavant et qui n’arrivaient pas à écrire, à se manifester sur la scène publique. Et aujourd’hui, ils sont en train de revenir. Beaucoup d’entre eux sont déjà revenus et beaucoup d’autres sont en train de revenir. Et il y autre chose, parmi les équipes du journal La Presse, nous avons beaucoup de départs à la retraite et on compte bien recruter une nouvelle génération de journalistes. Et c’est sur cette nouvelle génération qu’on compte beaucoup pour le journalisme de demain ».
ARTE: De manière globale, plus de 5 mois après la chute du régime, quel est votre sentiment sur la situation du pays?
Lassaad Ben Ahmed: « Le pays n’a pas encore retrouvé son équilibre et il ne pourra pas le faire avant quelques mois. Il y a un grand travail à faire au niveau de la construction et peut être le problème c’est que beaucoup de Tunisiens ont une attitude attentiste. Il y en a d’autres qui ont pris l’initiative. Mais il y a un vide politique et auparavant on avait l’habitude d’avoir des instructions toutes prêtes et aujourd’hui ce n’est plus le cas. On a du mal a prendre l’initiative, on a du mal a s’assumer soi même et je crois que l’avenir de la Tunisie doit être construit par les Tunisiens. On ne doit pas attendre, on doit prendre l’initiative, on doit faire quelque chose, essayer de construire quelque chose. Je crois que c’est le seul moyen pour sortir de cette situation d’incertitude. Sur le plan politique, je ne suis pas très confiant parce qu’avant c’était le vide politique, et maintenant nous avons 80 partis. Mais avec 80 partis, nous n’avons pas vraiment 80 programmes.. Nous n’avons pas 80 programmes prêts à être mis en œuvre pour construire la nouvelle Tunisie. Il est certain que le futur gouvernement sera multicolore, ça c’est un acquis. Nous n’aurons plus une seule couleur avec un seul président, un seul parti, un seul discours etc. Mais je pense que les experts auront beaucoup à faire dans les mois à venir pour orienter le pays et le mettre le pays sur le bon chemin ».

